Joker

Publié le 12 octobre 2019

Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté est agressé alors qu’il ère dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.

L'un des plus beaux crescendos psychologiques qu'il nous ait été donné de voir au cinéma

« Si j’agonisais sur le trottoir, vous me marcheriez dessus. Je passe devant vous tous les jours, et vous ne me remarquez pas. Mais ces mecs là… vous vous apitoyez sur eux juste parce que Thomas Wayne les pleure à la télévision. » -Le Joker

Ces mots d’Arthur Fleck résonnent à la sortie de la salle. Criants de désespoir au sein d’une mer d’indifférence, ils ne révèlent pourtant qu’une des nombreuses réflexions portées par le film. Si le clivage entre élite et classe ouvrière est au cœur des thématiques abordées, nous restons surtout bouche-bée quand sonne le glas, nous demandant si le Joker de Joaquin Phoenix, sur un fil glaçant long de 2 heures, est finalement tombé du côté de la fiction, ou du côté de la réalité.

Une approche différente

Après The Dark Knight (2008) de Christopher Nolan, et Suicide Squad (2016) par David Ayer, nous retrouvons le Joker dans les mains de Todd Phillips. Le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip surprend par une proposition originale, entre le biopic et le film d’auteur. Ce n’est pas tant de voir ce monsieur aux commandes qui choque, mais plutôt la finesse, la retenue et l’intelligence dont il fait preuve pour nous délivrer cette fable noire.

Car oui, Joker nous transporte dans une noirceur intime et malsaine. Là où Tim Burton nous présentait un vilain haut en couleurs dans Batman (1989) avec Jack Nicholson, Todd Phillips se prête à la sobriété et au photo-réalisme. Quand le Joker de Nolan, joué par Heath Ledger, faisait l’apologie du chaos, on n’aurait pu imaginer une version plus azimutée du personnage.

Et pourtant, Todd Phillips parvient à trouver un angle d’attaque qui ne laissera personne de marbre. Nous embarquons ainsi dans les méandres de la pensée du plus emblématique des super-vilains. Attendris ou indignés, aussi dissonants que les cordes d’un violon pourraient l’être, nous nous retrouvons à mêler la compassion et l’horreur sur le corps émacié et la pensée écorchée de l’antihéros. L’un des plus beaux crescendos psychologiques qu’il nous ait été donné de voir au cinéma.

Joker ou les maux de notre société

L’ambiance est posée dès le début du film. Arthur Fleck gagne sa vie dans les rues de Gotham City en se déguisant en clown, ou en animant les hôpitaux pour enfants. Le personnage est encore très terre à terre malgré son handicap, et essaie tant bien que mal de se conformer au moule d’une société malade.

Il est intéressant de noter que le mal être de cette société est ici totalement objectif, et n’est pas inhérent à Arthur Fleck. En effet, la scène d’exposition nous présente notre protagoniste en pleine préparation devant son miroir. Mais le plus important, c’est surtout la radio en fond sonore qui contextualise le film. Gotham est en proie à la crise financière, à la criminalité, et la grève en cours des éboueurs ne fait qu’empirer les choses.

Joker ou Arthur Fleck sur le sol tombé Joaquin Phoenix humiliation
@ Warner Bros. Pictures

Très rapidement, on retrouve Mr. Fleck roué de coups, dans une ruelle de Gotham. Joker est un film profondément pessimiste, traitant de la cruauté de l’autre et de l’impunité. Le clivage entre élite et classe ouvrière chapeaute le tout et on retrouve cette dualité dans le discours de la psychiatre à Arthur: « Ils n’ont que faire des gens comme toi, ou des gens comme moi… »

La poésie de la violence

On nous démontre peu à peu que toutes les solutions sont vaines, et que l’illusion se fond souvent dans la réalité. Ces petites choses auxquelles Arthur s’attachait afin de ne pas sombrer s’avèrent être mensonges et produits de sa folie. On se souvient bien de cette scène glaçante où l’on comprend que la voisine de palier n’a en fait aucune affinité avec Arthur. Une idylle fictive pour s’accrocher à la vie. Une désillusion pour devenir l’incarnation du mal malgré l’humanité.

Alors, arrivés à un certain stade, nous acceptons ce point de non-retour et n’avons plus qu’à contempler l’apothéose de ce personnage torturé et glauque.

Joker ou Arthur Fleck descend les escaliers dans Gotham City
@ Warner Bros. Pictures

On peut maintenant apprécier tout le symbolisme de ces prises de vue au niveau du grand escalier d’une hauteur accablante. Avant d’extérioriser sa haine et sa frustration, Arthur Fleck subit le monde qui l’entoure et la prise en contre-plongée appuie son sentiment de désolation et de pénibilité. Au contraire, quand Arthur Fleck devient le Joker, la caméra est au même niveau que celui-ci et vient renforcer cette sensation de puissance, et le fait qu’il soit en accord avec lui-même.

D’ailleurs, dans cette scène où Joker descend les escaliers, il danse comme il a dansé après sa tuerie dans le métro. Lorsqu’il s’exécute, on peut facilement percevoir l’art de la représentation vivant en lui. Cette révérence après le meurtre traduit sa satisfaction et s’apparente à une catharsis du besoin d’attention qui l’illuminait lorsqu’il était encore Arthur.

Le discours véhément du Joker

Ce qui donne le coup de grâce à Arthur Fleck, c’est probablement cette émission de Murray au cours de laquelle est diffusée l’un de ses premiers essais de Stand Up. Il s’y voit humilié. D’une pierre deux coups, ses rêves s’écroulent et l’affection pour son idole, Murray, se transforme en haine. Murray le baptise alors « Le Joker » et c’est ce nom qu’Arthur choisira d’arborer lors de son passage meurtrier à la télévision un peu plus tard dans le film. Cet élément peut sembler insignifiant mais il ne fait que renforcer l’idée que le Joker a été créé par la société et est le catalyseur de tous ses maux.

À la fin, nous retenons particulièrement le discours passionné du Joker, dans lequel chacun de nous a pu, pourrait, ou pourra se retrouver. Ainsi, nous découvrons pourquoi le Joker possède tant de sbires et de fanatiques, jusqu’à l’ovation finale qui l’illustre parfaitement. Société oppressante créatrice de ses propres malheurs, voilà ce que le film Joker nous propose. Si absolument tout dans ce film peut être questionné et prêté à l’artifice de la folie plutôt qu’à la réalité, on en ressort néanmoins abasourdi et presque mal à l’aise.

À voir ces scènes dégoulinantes d’inhumanité et d’inégalité, nous affichions un petit rictus au regard du raté au rire compulsif. Todd Phillips nous piège dans une compassion naissante et nous prouve que même le spectateur, qui ne saurait ignorer totalement le malaise d’Arthur Fleck, n’est peut-être que le fruit décadent d’une société qui ne regarde pas en bas.

Vers un renouvellement ?

En tout cas, on espère que Joker marquera le cinéma de part son existence même, et qu’il poussera les films de super-héros à se renouveler. Le MCU se repose sur ses lauriers et propose de la bouillie CGI à la sauce marketing. Le DC Universe, quant à lui, pourrait jouer la carte de films plus sobres. En se concentrant sur le background complexe de ses personnages, il pourrait obtenir des films s’apparentant plutôt à des films de genre, ou d’auteur. Il laisserait ainsi quartier libre à certains réalisateurs de talent, au lieu de se contenter d’un cahier des charges à la Marvel, mêlant overdose d’effets spéciaux et humour lourdingue.

Benjamin Ramet

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